La femme de ceux qui n’en ont pas

C’est le refrain d’une fameuse chanson de Mano Solo. Dans celle-ci, « La femme de ceux qui n’en ont pas », c’est la drogue. L’héroïne, qui a marqué Mano Solo au fer rouge, puisqu’il est tombé dedans à 15 ans environ, et qu’une mauvaise seringue a fini par lui transmettre le VIH, virus qui l’a finalement emporté il y a quelques années.

Un type bien ce Mano. Ses chansons sont incroyables de force, de puissance et de beauté. Quand j’essaie de décrire à des gens qui ne le connaissent pas, je leur dis que Mano, c’est le type qui a été voir au-delà du désespoir, et qui est revenu, pour nous dire à quoi ça ressemble là-bas.

Et donc, dans cette chanson, il décrit une crise de manque d’un héroïnomane, qui ne peut penser qu’à sa dose, au dealer qui met tant de temps à venir. Son corps et sa pensée toute entière sont tournés vers le flash que la drogue va lui procurer, quand il plantera la seringue dans la veine et qu’elle, la drogue, « la femme de ceux qui n’en ont pas », sera « dans le creux de son bras », lui procurant enfin l’oubli.

Pourquoi parler de cette magnifique chanson ici ?

Parce que j’ai dans l’idée que, toutes proportions gardées, l’autogynéphilie, (et pour une très large part, la pornographie), c’est un peu ça : la femme de ceux qui n’en ont pas.

D’après les témoignages que j’ai lus sur la Toile, de nombreux autogynéphiles sont pourtant en couples, et même mariés. Mais pour nombre d’entre eux, ils rapportent qu’ils pratiquent en secret, se travestissant en femme et/ ou se masturbant en femme lorsque leur compagne n’est pas là. L’analyse qu’ils font d’eux-mêmes et de leur pratique fait ressortir que la masturbation autogynéphile peut servir de soupape de compensation aux frustrations inhérentes à la vie de couple, et je rajouterais, aux relations homme-femme.

Pour le dire tout net : pourquoi est-ce que je me compliquerais la vie à séduire une femme et à la faire adhérer à mes désirs sexuels quand je peux devenir cette femme, et ainsi faire en sorte que mon désir soit « nativement » engrammé en elle ? Le désirant et la désirée ne formant plus qu’une seule et même personne, la communication est plus fluide, n’est-ce pas ?

La femme parfaite est inatteignable ? Qu’à cela ne tienne : je deviens la femme parfaite. L’autogynéphile est un anti-matérialiste: il change l’avoir en être.

Quand je me masturbe en m’imaginant être, pardonnez la crudité des mots qui suivent, une petite salope qui ne pense qu’à se faire sauter, c’est bien parce que je ne réussis pas, dans la vie réelle, à séduire une femme réelle, et à « m’éclater au lit », comme on dit. Ne parvenant pas à posséder la femme, je deviens la femme, celle-là même qui me rejette. Alors, le désir peut enfin s’exprimer, et s’échappe dans une course folle hors de contrôle, dans le fantasme et la pornographie, faisant de cette femme que je n’ai pas mais que j’habite, une véritable chienne en chaleur.

Et après ?

Rien. C’est bien ça le problème. Après l’excitation sur laquelle je galope pendant des heures, dans les contrées sauvages de mes fantasmes, me sentant enfin libre de toutes les frustrations que la vie quotidienne accumule en moi jour après jour, après cette cavalcade donc, survient l’orgasme, et puis plus rien.

What did you expect ?

Je me retrouve tout seul, rendu à moi-même, face aux quelques centimètres carrés d’un écran d’ordinateur qui diffuse son habituel porno, les yeux fatigués, le cul en bataille, la queue entre les jambes, littéralement. La chienne en chaleur est devenue Rantanplan. Je suis très, très loin, du Lucky Luke que je voulais être quand j’étais petit. Je l’ai déçu, le gamin.

Tout ceci n’est peut-être pas une conséquence inéluctable de l’autogynéphilie. J’ai lu quantité de témoignages d’hommes affirmant qu’ils pratiquent le transvestisme avec leur compagne, qui les accompagne et même les encourage dans des jeux coquins. Il semble que le fantasme d’être femme puisse se partager avec une femme. Mais pour ma part, et pour beaucoup d’autres, l’autogynéphilie est un plaisir narcissique et égotique : autrui ne saurait y être associé. Ne serait-ce que parce qu’il s’agit avant tout d’une fuite en dehors de la réalité, un rêve que l’on s’offre. La compagnie d’une personne tierce ramènerait à la réalité, et à son jugement aussi.

Mais tout ceci est-il spécifique à l’autogynéphilie ? Ne peut-on pas en dire autant de la pornographie ? En discutant avec des gens qui se disent accro à celle-ci, je constate à quel point leur vécu est proche de celui que je décris ici. L’autogynéphilie est une modalité de l’addiction sexuelle, elle n’en est pas forcément le cœur. L’addiction au sexe / à la pornographie, relève toujours d’une recherche de l’absolu, une recherche du plaisir enfin abouti, enfin dégagé des déceptions du quotidien.

Dans la chanson de Mano, le drogué finit par avoir sa dose. Il se shoote dans des toilettes publiques, il est enfin « heureux ». Et Mano chante :

« Et déjà tu te souviens même plus,

Qui t’étais avant, du temps où t’avais des couilles

Où t’étais fier, du temps où t’avais même

Où t’avais même des rêves

Et tu piques du zen dans la rue

J’ai comme envie de te botter le cul

Mais j’ai bien trop peur de te casser en deux

Tellement que t’as l’air d’un petit vieux »

C’est ce qui me pend au nez. La femme parfaite en moi est idéalement salope jusqu’à la fin des temps. Mais pendant ce temps, moi, je vieillis.

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