Deviens ce que tu es

Une fraction d’hommes éprouve, dans leur libido, une source d’excitation inconnue de la majorité des hommes, hétérosexuels comme homosexuels. Cette excitation survient à la pensée de s’imaginer en femme, durant l’acte sexuel. De jouir comme une femme. Cela s’appelle l’autogynéphilie (« l’amour de soi en femme »).

Depuis toujours, j’éprouve cette excitation – en parallèle de l’excitation hétérosexuelle « standard » que j’éprouve quand je vois une femme désirable et que j’ai envie de coucher avec elle.

L’apparition du porno sur Internet et dans ma vie a décuplé, centuplé, la force de cette tendance en moi. Depuis lors, conscient des chaînes dont cette addiction  m’a enveloppé, je cherche à m’en libérer. J’ai été voir quantité des psys. Problème : ils m’encouragent tous et toutes à « exprimer » cette part de moi.

Les psys, quand je leur dis que je passe 15 heures par semaine sur du porno

Dans leur majorité, les psys pensent que mes fantasmes d’être femme pendant l’acte sexuel sont simplement l’expression d’une facette de ma personnalité, de ma libido, et qu’à ce titre, la brider n’est pas une bonne idée. Pour eux, ce serait comme un homosexuel qui tâcherait de refouler son orientation : condamné à l’échec, et délétère.

A mon avis, cette perspective n’est pas entièrement vraie. Ou plutôt, il est possible qu’ils aient raison, mais le postulat sur lequel repose cette approche me semble faux. Ce postulat, c’est que c’est en exprimant toutes les facettes de sa personnalité, et de sa libido, qu’on accèderait à la libération des névroses, à l’épanouissement de l’être. « Deviens ce que tu es », semble être la devise non dite qui sous-tend la plupart des approches thérapeutiques.

Deviens ce que tu es, c’est vrai que c’est une formule qui claque. Elle est de Nietzsche. Enfin, de Pindare, mais Nietzsche l’a injectée un peu partout dans son œuvre. Les philosophes creusent ses significations possibles depuis lors.

Dwayne Johnson, creusant les significations des plus belles formules de Nietzsche, sur le tournage de Jumanji.

Vous remarquerez que « deviens ce que tu es », ça fait très développement personnel. Limite slogan publicitaire. C’est dommage, parce que la formule cache des abysses de complexité : être, c’est un état. Devenir, c’est un changement, soit l’abandon d’un état. Il y a donc une tension terrible dans cette formule, complètement occultée lorsqu’on l’adopte comme un slogan.

Et malheureusement, j’ai l’impression que les psys, en dépit de toutes leurs qualités (et ils en ont en nombre, c’est pour ça que je les consulte) ont plus pris du côté développement personnel / publicitaire, que du côté philosophique.

Pour eux, « Deviens ce que tu es » me semble souvent signifier : libère-toi des injonctions sociétales que tu as intériorisées, des « il ne faut pas », de l’ordre moral. Tu as envie de te masturber sur du porno en imaginant être la femme ? C’est donc qu’il faut que tu le fasses. Si tu as l’impression que « c’est mal », c’est juste la voix de la société, c’est l’ordre moral, les carcans religieux, que tu as intériorisés. N’écoute pas ces voix, elles ne t’appartiennent pas. N’écoute que toi. Car c’est en libérant cette « énergie », que tu te libéreras de l’addiction au porno dont tu crois souffrir. Supprimes l’interdit, et tu seras libre.

Ceci est un message thérapeutique. C’est aussi le slogan de la marque de soda Sprite, pour sa campagne publicitaire de 1998.

Ce que ne semblent pas prendre en compte les psys*, c’est l’idée que l’expression libre de la libido puisse être aliénante. Qu’on puisse se retrouver enfermé dans sa libido. Cette idée est pourtant évidente : on ne conseille jamais aux pédophiles « d’exprimer leur libido » ! Au contraire, on leur dit qu’ils doivent s’en libérer, et qu’ils ne peuvent en devenir libres qu’en la réfrénant, en la domestiquant, en l’étouffant même, au besoin avec des artifices chimiques.

Mais pour tous les autres penchants sexuels, comme il n’y a pas de mal à autrui, il n’y a pas de problème. Il est interdit d’interdire, non ?

Pourtant, le « deviens qui tu es » de Nietzsche ne signifie absolument pas « n’écoute que toi ». Je ne l’ai pas beaucoup lu, Nietzsche, mais tout de même suffisamment pour savoir qu’en aucun cas il ne cautionnerait une telle idée. Nietzsche appelait à devenir Surhomme, ce que l’on pourrait traduire par « devenir la meilleure version de soi-même », à condition de considérer que ce « soi-même » est infiniment différent du « moi-même », ce petit moi auto-réflexif, qui nous agite tant le bocal. Peut-on croire qu’on arrive à cette meilleure version de nous-mêmes en cédant à ses pulsions ?

L’écoute des pulsions, chez Nietzsche, n’entraîne que le chaos.
Et là, attention, je dégaine une autre citation de Nietzsche, qui claque bien :

« Il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile qui danse. »

Dans cette magnifique formule, Nietzsche lie le chaos qu’on a tous à l’intérieur de nous-même, celui-là même que l’on cherche à fuir, et l’étoile, symbole de ce qui peut donner sens à notre vie. Au lieu de nous proposer de « règlementer » notre chaos intérieur pour libérer ce qu’il y a de plus beau en nous, idée qui nous semblerait assez intuitive, Nietzsche fait de ce chaos intérieur le berceau de l’étoile, la condition sine qua non de notre créativité. Couillu, ce Nietzsche.

Dwayne Johnson**, fasciné par la naissance, au ciel, d’une étoile qui danse.

Mais invite-t-il pour autant à libérer ce chaos qui est en nous ? Peut-être pas. Le chaos n’est pas l’étoile. Pour Dorian Aster, spécialiste de Nietzsche, « il ne s’agit pas de se laisser emporter par ses pulsions, car elles sont contradictoires et mènent au chaos pulsionnel, ce que Nietzsche appelle la décadence.« 

Ci-dessous, je reproduis le passage d’ Ainsi Parlait Zarathoustra, d’où est tirée la citation plus haut. Bien sûr, ce texte va très au delà, infiniment au delà, des vues que j’ai développées ici. Mais tout de même : la consommation de pornographie, et le laisser-aller aux fantasmes que je décris dans ce blog, ne relèvent-ils pas de ce que Nietzsche appelle ci-dessous des « poisons pour se procurer des rêves agréables » ?

« Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.

Voici ! Je vous montre le dernier homme.

« Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? » — Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil.

La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.

« Nous avons inventé le bonheur, » — disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.

Ils ont abandonné les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et l’on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.

Tomber malade et être méfiant passe chez eux pour un péché : on s’avance prudemment. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres et sur les hommes !

Un peu de poison de-ci de-là, pour se procurer des rêves agréables. Et beaucoup de poisons enfin, pour mourir agréablement.« 

* Qu’on ne se méprenne pas sur mon opinion envers les psychologues et psychothérapeutes. S’il est vrai que je ne signe pas de chèque en blanc à leur profession, tant elle me semble encore dans l’enfance de son art, il n’en demeure pas moins que la plupart des psys sont d’une immense aide, qu’ils sont irremplaçables par leur qualité d’écoute, et je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui sans leur soutien.

**Les plus fins de mes lecteurs auront compris que ces moqueries sur Dwayne Johnson masquent le ressentiment que j’éprouve envers lui, moi, homme aux bras trop maigres et à la poitrine trop étroite. Nietzsche a d’ailleurs beaucoup écrit sur le ressentiment des faibles envers les forts. Puisse la grande roue du Devenir m’épargner les conséquences funestes de ces moqueries, viles et gratuites, envers Dwayne. Dwayne, qui, de toutes façons, s’en fout.

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