Addiction ou choix ?

Non, je ne fais pas de publicité pour les cigarettes, ce blog reste dédié à la porno-dépendance et à l’addiction sexuelle. Si j’ai mis en avant cette ancienne pub, c’est juste pour illustrer un point que je trouve central, dans l’addiction : elle nous fait prendre des vessies pour des lanternes. Et je trouve que l’industrie du tabac, quand elle était au faîte de sa puissance, était passée maître dans l’art de faire passer des vessies pour des lanternes. Le slogan de la marque Gauloise, « Liberté, toujours », est hallucinant, parce que la cigarette, l’addiction à la nicotine, est le contraire de la liberté.

Et je trouve que c’est très instructif, pour nous autres porno-dépendants. Car dans le fond, nous aussi avons tendance à croire que notre sexualité débridée, c’est juste l’expression de notre liberté. Je crois qu’il est difficile, lorsque quelque chose nous plaît, de savoir si nous l’aimons réellement.

Cela paraît contre-intuitif : s’il y a bien quelque chose que chacun sait, c’est ce qui lui plaît, n’est-ce pas ?

Est-ce si sûr ?

Je me souviens, il y a bien des années, d’un camarade qui avait arrêté de fumer. J’avais moi-même cessé à deux reprises, pour des périodes de plusieurs mois… et puis j’avais rechuté.

Et donc, je croise ce camarade, et il se trouve qu’il a la clope au bec. Je lui dit « tiens, alors finalement tu as repiqué au truc ? T’as vu, c’est hyper dur d’arrêter hein ? – Non, c’est pas ça, me répond-il. C’est pas que c’était si dur que ça, c’est que j’aime trop la clope. »

Nous avons discuté quelques instants, moi tentant de lui faire comprendre que non, il n’aimait pas la clope, qu’il en était juste dépendant, et lui me répondant que si, il « aimait la clope ». Comme si fumer, dans son cas, était un profond mouvement de l’âme, et qu’il exprimait sa liberté.

C’est vrai que c’est la classe d’être libre.

Il ne se rendait pas compte que l’addiction est précisément ce qui fait croire que l’on « aime » quelque chose. Il n’y a pas plus esclave que celui qui croit aimer son maître.

Je l’ai vécu, cela. Car j’ai dû m’y prendre à plusieurs reprises pour arrêter de fumer. L’envie de respirer de la fumée de tabac, comme chaque fumeur sait, est mordante. Elle apporte un plaisir subtil mais puissant, qui prend tout le corps et l’esprit. Bien sûr, on sait maintenant qu’il s’agit bien d’une addiction : la science l’a amplement démontrée. C’est pour ça qu’il n’y a plus vraiment de débat.

Mais dans le cas du sexe, du fétichisme, et de ce genre de paraphilies, c’est différent. La science, encore très jeune sur ces sujets, ne dit rien. La société, très « libérée », dit tout : vivez vos fantasmes à fond, libérez votre désir, tant que vous ne faites pas de mal à autrui. C’est une nouvelle orthodoxie. Et si vous vivez mal vos fantasmes, eh bien changez de point de vue, voilà tout !

Mais en fait, non : changer de point de vue ne change PAS la réalité

Je pense qu’à suivre cette injonction, nous pourrions nous retrouver embarqués à jamais dans le train fou de nos fantasmes.

Je parle de cela car pendant ces nombreuses semaines où j’ai gardé le silence sur ce blog, je débattais avec un certain Autonmes, sur le fameux site Doctissimo, à propos de l’autogynéphilie.

Pour rappel, l’autogynéphilie est un fantasme sexuel rare, qu’on trouve chez certains hommes, et qui consiste à être excité à l’idée d’être une femme, dans l’acte sexuel. C’est un fantasme puissant, hautement addictif pour ceux qui le possèdent (ou qui sont possédés par lui).

Et donc, Autonmes, qui est quelqu’un de manifestement intelligent, soutenait que l’autogynéphilie est une chose naturelle et bonne, tandis que moi je lui disais qu’elle est une addiction – ce qui ne l’empêche pas d’être naturelle – et qu’à ce titre, elle peut avoir des effets délétères.

Évidemment, nous ne sommes pas tombés d’accord. C’était cependant un débat intéressant, cordial et fertile.

Depuis toutes ces années, j’ai vu bien des gens sur les forums soutenir que la consommation de pornographie n’était pas une habitude malsaine et qu’elle ne posait aucun problème. J’ai vu mille et mille fois des gens sur ces forums dire « je fais ce qui me plaît», « il ne faut pas juger », ou encore que « je suis libre de mes choix. » Et à chaque fois, j’ai pensé à mon camarade qui aimait trop la clope.

Cet enfant n’est pas trop gros. C’est juste qu’il est libre de ses choix, et qu’il fait ce qui lui plaît. Il ne faut pas juger.

Ces gens qui témoignent en faveur de la pornographie et du fantasme débridé sur les forums, admettent s’y plonger avec assiduité. C’est un comportement quotidien, auquel ils dérogent peu. Ils y consacrent beaucoup de temps, car ça leur apporte beaucoup de plaisir. Comme ce camarade, disent que c’est juste « qu’ils aiment ça ».

Mais aimer, c’est pourtant assez différent.

Moi par exemple, j’aime jouer de la guitare. Certes, la guitare est très présente dans ma vie, c’est un comportement quotidien, auquel je déroge peu. Cela me prend beaucoup de temps, j’y consacre beaucoup d’énergie, et cela m’apporte beaucoup de plaisir – un peu comme la pornographie, donc ?

Eh bien non, car il y a une différence capitale : la guitare n’a jamais pris la place d’autre chose dans ma vie. Elle n’est pas compulsive.

Guitariste compulsif qui ferait bien de se poser des questions sur sa pratique

Alors que la pornographie, (et encore plus en mode autogynéphile), vole le temps que j’alloue à la guitare. Elle empiète sur mes sorties entre amis. Elle me fait sauter des repas. Et bien sûr, elle ne me pousse pas à sortir de ma zone de confort, à écrire des chansons, ou à monter sur scène (bon, là , avec le confinement 2.0, y a pas trop de scènes, c’est sûr…)

Autonmes affirme que ce n’est pas l’autogynéphilie, le problème, mais son côté compulsif. D’après lui, ce dernier existe car il signifie quelque chose de plus profond : un mal-être irrésolu, que je refoule, et qui explose d’un coup. Il a raison bien sûr.

Mais partiellement, seulement.

Je le sais car j’ai été accro à la clope. Et moi aussi « j’aimais la clope ». 

Pourtant, elle ne signifiait rien. Oh bien sûr, on pourrait arguer que si : s’entourer d’un nuage de fumée, n’est-ce pas se masquer soi-même derrière un écran de fumée ? N’est-ce pas se montrer comme le maître et possesseur de ce qui brûle, le feu, symbole de puissance ? Et donc, n’est-ce pas signifier que dans le fond, on se sent impuissant, qu’on n’est pas à la hauteur, et qu’on n’ose pas se montrer tel qu’on est, sans écran de fumée ? Bien sûr que oui.

Mais en même temps, plein de gens qui se sentent impuissants, pas à la hauteur, et qui n’osent pas se mettre en avant, ne fument pas. Et plein de gens qui n’ont pas ces problèmes-ci, et qui se sentent très bien dans la vie, sont complètement accro à la cigarette. Parce que dans le fond, une addiction est toujours vide de sens : elle n’est rien d’autre qu’elle-même, et n’a rien à nous dire que nous ne sachions pas déjà.

Alors, bien sûr, il faut creuser les significations de nos fantasmes pour mieux se comprendre. Mais en même temps, je crois qu’il ne faut pas trop en faire. Déjà, parce que bien souvent, c’est juste une manière de rationaliser l’addiction, de l’habiller avec du discours, pour la rendre plus présentable à nos yeux. Et aussi parce que même quand nous aurons trouvé la « signification », les chaînes chimiques qui enserrent notre cervelle dans le plaisir de l’orgasme répétitif ne disparaîtront pas. Notre cerveau reptilien, celui qui cherche compulsivement sa dose de porno, « réfléchit » comme un reptile, d’où son nom. Il se fout bien de notre enfance et de la signification de nos traumatismes.

Si vous ne savez pas trop quoi penser de vos comportements sexuels, et avez l’impression de tourner en rond sur les forums entre les avis contradictoires des uns et des autres, c’est probablement que vous avez déjà un problème avec ce comportement. Le principe d’une addiction, c’est qu’elle colonise la volonté de celui qu’elle habite.

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